"Extrait Gratuit : Les flammes que tu as fait naître — Chapitre 1"
"Lisez gratuitement le chapitre 1 du Tome 2. Loïc, menuisier et ex-détenu innocent, construit un refuge pour une inconnue en fuite. Safe house et jazz."
Tome 2 de la série « Les cœurs qui se réparent ». Une histoire qui se lit seule — il n'est pas nécessaire d'avoir lu le Tome 1.
Loïc Renaudin a passé trois ans en prison pour un crime qu'il n'a pas commis. Aujourd'hui, il répare le bois dans un village du sud et fabrique, en silence, des meubles pour les femmes qu'une association met à l'abri. Voici comment commence son histoire — et celle d'une inconnue qui va tout changer.
Chapitre 1 — Loïc
Le bois ne ment jamais.
C'est la première chose que Georges m'avait dite, le jour où j'avais poussé la porte de son atelier avec mes mains d'architecte qui ne savaient rien faire de concret. « Le bois ne ment jamais, mon garçon. Si tu le respectes, il te le rend. Si tu le forces, il casse. Comme les gens. »
J'y pensais chaque matin en ouvrant la grande porte en fer qui grinçait sur ses gonds rouillés — malgré les litres d'huile que j'avais versés dessus. Le froid d'octobre entrait avec moi, piquant, chargé de cette odeur de terre mouillée et de feuilles mortes qui annonçait les vendanges tardives dans la vallée. Le ciel était gris ce matin-là, bas et lourd, un ciel de fin de saison qui écrasait les collines.
Mon rituel. Toujours le même, depuis que Georges m'avait confié les clés en partant à la retraite six mois plus tôt.
Allumer le poste de radio — Jazz Radio, une habitude dont j'avais oublié l'origine. Préparer le café avec la vieille cafetière italienne que Georges avait laissée sur l'étagère en disant « elle fait partie de l'atelier, pas de moi ». Trois doses, bien tassées, comme Papi me l'avait appris. Enfiler le tablier de cuir épais, celui qui portait encore les traces de cinquante ans de métier — les brûlures de Georges, pas les miennes. Les miennes viendraient avec le temps.
Et puis les mains sur le bois.
Ce matin, c'était un plateau de table en noyer. Commandé par un restaurateur de Valence qui voulait « quelque chose de noble mais pas prétentieux ». Le noyer ne faisait pas semblant. Il était ce qu'il était — sombre, dense, veiné de nuances que la lumière révélait différemment à chaque heure du jour. Je posai mes paumes à plat sur la surface brute. Froide, rugueuse, vivante. Le grain sous mes doigts, ces lignes qui racontaient trente ans de pluie, de soleil, de gel et de sève.
Le papier de verre glissa avec un chuchotement régulier. Grain 120 pour dégrossir, retirer les échardes, les aspérités. Puis 180. Plus fin. Plus doux. Les gestes étaient mécaniques maintenant, inscrits dans la mémoire de mes muscles, et mon esprit pouvait dériver sans danger — pas vers les endroits sombres, pas ce matin, juste vers cette zone grise entre la pensée et le vide que le travail manuel rendait possible.
La radio passait un trio piano-contrebasse-batterie. Des notes claires, espacées, qui semblaient hésiter avant de se poser.
Dehors, le village s'éveillait avec sa lenteur coutumière. Le boulanger installait ses panneaux sur le trottoir — fougasses et croissants, comme chaque jour depuis vingt ans. Le facteur passait sur son vélo jaune, sifflotant un air que personne ne reconnaissait jamais. Quelque part derrière l'église, le coq des Marchand chantait avec un retard qui n'avait plus surpris personne depuis des années.
Rivière-Azur. Trois cents âmes, une boulangerie, une épicerie, un café, et pas une seule raison de se presser.
Mon téléphone vibra sur l'établi. Je m'essuyai les mains sur le tablier avant de regarder l'écran. Théo.
« Déjeuner ? Léonie a fait des lasagnes. On t'attend à midi. »
Je souris malgré moi. Depuis son mariage, mon petit frère avait pris cette habitude de m'inviter trois fois par semaine, parfois quatre, comme s'il avait peur que je meure de faim ou de solitude si on ne me surveillait pas. Probablement les deux.
« J'apporte le vin. »
Trois mots. C'était suffisant entre nous. Ça l'avait toujours été.
Je reposai le téléphone et repris mon travail. Le noyer luisait sous la lumière des verrières, et la sciure dorée volait autour de moi comme une neige fine. L'odeur — bois brut, café froid, vernis en fond — était devenue l'odeur de ma vie. Mon odeur. Celle qui avait remplacé le détergent industriel et le béton humide des cellules, il y a longtemps déjà. Une autre vie. Un autre homme.
Quatorze mois. Le chiffre ne revenait plus aussi souvent qu'avant. Parfois des jours entiers passaient sans que je pense à la prison, à cette cellule de huit mètres carrés, au bruit des portes métalliques, aux regards qui vous déshabillent jusqu'à l'os. Parfois, non. Parfois, un bruit — une porte qui claque, une voix qui crie trop fort — et tout revenait, net et froid, net et froid, comme un éclat de glace sous la peau.
Mais ce matin, le bois était chaud sous mes mains. Le café refroidissait à côté de moi. La radio jouait du jazz. Et c'était suffisant.
C'était presque toujours suffisant.
À midi, je traversai le village avec une bouteille du rouge de Papi sous le bras.
L'Onde Bleue avait changé depuis que Léonie s'en était mêlée. L'extension vitrée sur le côté était presque terminée — des baies qui donnaient sur la place et la fontaine de 1847, laissant entrer la lumière même les jours gris. Des plantes grimpantes dans des pots en terre cuite que Théo jurait ne pas savoir entretenir mais qui prospéraient quand même. À l'intérieur, les tables dépareillées — rondes, carrées, aucune ne ressemblant à la voisine — baignaient dans la lumière grise d'octobre. Le menu du jour, écrit à la craie sur l'ardoise que j'avais fabriquée le mois dernier, annonçait un gratin de courgettes et un crumble aux pommes.
La clochette tinta quand je poussai la porte. Ce son clair et joyeux — le même depuis toujours, le même que le jour où Léonie avait franchi ce seuil pour la première fois, il y avait une éternité. Trois ans et des poussières. Autant dire un siècle.
Théo était derrière le comptoir en zinc, occupé à ranger des tasses sur l'étagère, sa montre ancienne à bracelet de cuir glissant sur son poignet gauche à chaque mouvement. Il portait sa chemise blanche aux manches retroussées, son tablier de barista, et ce demi-sourire qu'il affichait quand tout allait bien dans son monde — c'est-à-dire de plus en plus souvent ces derniers temps.
— Frérot. Le vin est frais ?
— Température de cave. Papi serait fier.
— Papi est dans ses vignes depuis six heures du matin. Il se fout de notre opinion.
Je ris — un son rouillé, comme un gond qu'on n'a pas huilé depuis des mois. Je posai la bouteille sur le comptoir, m'assis sur le tabouret le plus proche.
Léonie sortit de la cuisine, un plat entre les mains. Le ventre. Je le remarquai avant de comprendre. Pas encore très visible sous la robe ample qu'elle portait, mais là. Rond. Présent.
— Salut Loïc.
— Salut.
Ses yeux gris-vert me regardèrent avec cette expression qu'elle avait quand elle cherchait à lire mon humeur — cette attention aiguë de femme qui avait appris, à ses dépens, à déchiffrer les visages. Elle avait changé. Les cernes avaient disparu. Ses cheveux châtains étaient attachés en queue de cheval haute, et ses joues avaient des couleurs que je ne leur avais jamais connues. Le bébé lui allait bien. Ou c'était le bonheur. Ou les deux.
Entre nous, les choses s'étaient apaisées. Pas résolues — apaisées, c'est différent. Il y avait toujours ce courant souterrain, cette vérité que nous portions tous les deux : son mensonge m'avait envoyé en prison. Et rien — ni les excuses, ni le procès, ni les trois années qui avaient suivi — ne pouvait effacer ça complètement. Mais le temps avait tissé de la vie par-dessus la blessure. Des dîners en famille. Des Noëls chez les grands-parents. Le bras de Théo autour de ses épaules, et le sourire de mon frère que je n'avais pas vu pendant cinq ans et qui était revenu grâce à elle.
On ne pardonne pas en un jour. On pardonne en mille petits jours.
— Tu as une mine affreuse, dit Léonie en posant le plat sur la table. Tu dors mal ?
— Je dors comme un menuisier. C'est-à-dire que je m'endors dès que ma tête touche l'oreiller et que je me réveille quand la sciure me démange.
— Charmant.
Théo versa le vin. Nous mangeâmes les lasagnes — excellentes, comme toujours — en parlant de tout et de rien. L'extension du café qui serait finie avant Noël. Les vendanges chez Papi, tardives cette année à cause de la pluie. Hugo Dufresne qui cherchait un ouvrier au domaine des Marchand. Camille et Antoine qui venaient dîner samedi.
Des conversations de village. Simples, ancrées, sans urgence. Le genre de conversations que j'avais rêvé d'avoir pendant quatorze mois dans une cellule.
C'est en fin de repas que mon téléphone sonna.
L'écran affichait un nom que je connaissais bien : Émilie Faure. L'avocate. Celle qui avait porté le dossier de Léonie devant le tribunal, celle qui avait réuni les témoignages des autres victimes de Mathis, celle qui dirigeait maintenant l'association « Voix de Femmes » depuis Valence.
Et celle pour qui je travaillais bénévolement depuis deux ans — quand l'association avait besoin de rénover un appartement-relais, de fabriquer un meuble, de réparer une porte défoncée par un ex qui n'acceptait pas qu'on lui échappe.
— Loïc ? J'ai besoin de l'appartement. Demain.
Sa voix avait cette tension que je lui connaissais — professionnelle, maîtrisée, mais avec un filet d'urgence en dessous.
— Demain ? Le lit de la deuxième chambre n'est pas encore installé. J'attendais la livraison du sommier.
— Annule la livraison. Fabrique-le. Je sais que tu peux.
— En une nuit ?
— C'est un cas urgent, Loïc. Une femme en danger. Le foyer de Valence est complet, et elle ne peut pas rester à Lyon. Il lui faut un endroit sûr, isolé, loin de ceux qui la cherchent. Rivière-Azur est parfait.
Je regardai Théo et Léonie de l'autre côté de la table. Léonie avait levé les yeux de son assiette, le visage soudain tendu — elle reconnaissait cette expression, l'expression du type qui vient de recevoir un appel de l'association.
— D'accord, dis-je à Émilie. Je m'en occupe.
— Merci. Nora l'amène demain matin. Tôt.
Elle raccrocha. Je restai un moment immobile, le téléphone à la main.
— L'appartement ? demanda Théo.
— Oui. Une femme arrive demain.
Léonie ne dit rien. Mais ses yeux gris-vert croisèrent les miens — son menton se releva d'un cran, et son regard s'adoucit. Elle avait été cette femme en fuite, il n'y avait pas si longtemps.
— Tu as besoin d'aide ? demanda Théo.
— Non. J'ai juste besoin d'un atelier et d'une nuit.
Je passai les douze heures suivantes à fabriquer un lit.
L'atelier sentait le pin et la sueur. J'avais choisi du pin sylvestre — pas aussi noble que le noyer ou le chêne, mais solide, rapide à travailler, et doux sous la main. Un bois honnête. Un bois qui ne prétendait pas être ce qu'il n'était pas.
Les gestes revenaient. Mesurer, scier, poncer, assembler. Le bruit de la scie circulaire qui mordait le bois. L'odeur de résine qui montait des coupes fraîches. Les copeaux qui s'accumulaient à mes pieds en volutes blondes. La radio jouait toujours — du jazz, encore, une trompette solitaire qui traînait ses notes dans la nuit pendant que je vissais les lattes du sommier.
Il était trois heures du matin quand j'attaquai le ponçage final. Mes mains étaient couvertes de sciure, mes épaules douloureuses, mes yeux brûlants de fatigue. Mais le lit prenait forme sous mes doigts — un lit simple, solide, aux lignes épurées. Un lit où quelqu'un pourrait dormir en sécurité.
C'était tout ce qui comptait. Pas la finesse des finitions, pas l'élégance du design. La sécurité. Un endroit où poser sa tête sans avoir peur que le monde s'effondre pendant la nuit.
Je savais ce que c'était de ne pas avoir ça. En cellule, j'avais dormi sur un matelas qui sentait la sueur des hommes qui l'avaient occupé avant moi, dans une cellule où la lumière ne s'éteignait jamais complètement, où les bruits ne cessaient jamais, où le sommeil était un luxe qu'on vous volait aussi sûrement que votre dignité.
Alors je ponçais. Je vissais. Je construisais. Et chaque coup de rabot était une promesse silencieuse à cette femme que je n'avais jamais vue : tu dormiras bien cette nuit. Au moins cette nuit-là.
L'aube trouva le lit terminé.
Je le montai dans l'appartement-relais — le premier étage de la maison juste à côté de mon atelier, une petite bâtisse en pierre que l'association avait louée l'année précédente. Deux chambres, une cuisine, un salon modeste. Des meubles en bois clair que j'avais fabriqués pièce par pièce au fil des mois. Des rideaux blancs, des plantes en pot que Nora entretenait à distance avec une rigueur de sergent-major.
Et dans le salon, le piano droit. Un vieil instrument que Nora avait déniché dans une brocante de Valence, à moitié désaccordé, la mécanique grippée. Je l'avais restauré pendant trois week-ends — le cadre en bois n'avait demandé que de la patience et du savoir-faire, et pour la mécanique, j'avais fait venir un accordeur de Grenoble. Je ne savais pas jouer d'une seule note. Mais l'idée qu'une femme brisée puisse poser ses mains sur des touches et trouver quelque chose de beau dans ce refuge m'avait semblé juste.
J'installai le lit, vérifiai les draps — propres, repassés par Mamie, qui ne posait jamais de questions sur ce que je faisais pour l'association mais qui était toujours la première à proposer son aide. Vérifiai les serrures — deux verrous, une chaîne, un judas. Vérifiai le réfrigérateur — Nora l'avait rempli la semaine précédente, des choses simples, du lait, des œufs, du pain de mie, des conserves.
Tout était prêt.
Je rangeai mes outils dans l'atelier, les bras lourds de fatigue, les yeux brûlants. Le café refroidissait dans sa tasse depuis des heures. Le plateau de noyer attendait, inachevé, sur l'établi.
Puis je remontai à l'appartement-relais pour une dernière vérification. Dans la chambre, penché sur le lit que je venais de terminer, je vérifiais l'aplomb du cadre quand j'entendis une voiture s'arrêter dehors. Une portière qui claquait. Des pas sur les pavés. La porte d'entrée restée entrouverte claqua sous un courant d'air.
Je me retournai.
Une femme se tenait dans l'encadrement de la chambre. Cheveux bruns en désordre, cernes violets, un sac de voyage qui pendait au bout de son bras comme un poids mort. Elle était mince — trop mince, le genre de maigreur qui ne vient pas d'un régime mais de semaines de repas sautés. Ses yeux noirs, immenses, écarquillés, me fixaient avec cette expression que je connaissais par cœur.
La terreur de l'animal acculé.
Pendant une seconde, nous nous regardâmes. Elle et moi. L'homme et la femme en fuite. Dans cette chambre qui sentait le pin frais et le propre, avec entre nous un lit que j'avais construit en une nuit pour quelqu'un dont j'ignorais tout.
Puis elle recula d'un pas. Un seul. Mais ses poings se fermèrent, ses épaules se tendirent, tout son corps se préparant à la fuite ou au combat.
Je levai les mains, paumes ouvertes. Le geste universel de celui qui ne veut pas de mal.
— Je m'appelle Loïc. J'ai fabriqué vos meubles. Je m'en vais.
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